Cinq ans après la disparition de l’E3, le Summer Game Fest a pris le relais. Depuis sa création, les conférences aux sujets et focus divers n’ont cessé de se multiplier pour promouvoir plusieurs centaines de jeux par édition, quitte à surcharger la programmation. À qui profite le stream ?
Indigestion
Story Rich Showcase, Women Led Games, The Mix, ceci n’est qu’un échantillon des nombreuses conférences proposées à l’occasion du Summer Game Fest1. D’abord une poignée en 2020 pour la première édition, elles sont désormais dix-sept à se partager le temps de diffusion, principalement entre YouTube et Twitch. Dans les faits, c’est une bonne nouvelle. Preuve de la vitalité du Summer Game Fest, c’est aussi un indicateur de la dynamique du secteur du Jeu Vidéo. C’est aussi un témoignage de la diversité qui anime l’industrie, des gros studios aux indépendants rêveurs tout autour du globe.

Revers de la médaille, cette profusion d’annonces, rythmées au gré de diverses conférences qui dépassent souvent l’heure, peut vite donner le tournis. Aucun titre ne dispose de l’attention qu’il mérite. Les annonces s’enchaînent, parfois épileptiques, et à peine avons-nous le temps d’apercevoir un jeu qu’un autre, déjà, prend sa place. Pire encore, sans récapitulatif clair et devant cette profusion, la plupart des jeux finissent noyés dans la masse. Autrement dit, on sature, comme repu d’un buffet à volonté et incapable de savoir ce que l’on a exactement mangé.
Tous journalistes ?
Il faut donc trouver des moyens de s’y retrouver. Regarder en différé pour faire des pauses, noter le nom des jeux qui retiennent notre intérêt au fur et à mesure, consulter la boutique Steam pour y retrouver la liste des titres présentés : il existe, heureusement, ce genre de solution. Toutefois, cela interroge. Devoir s’imposer ce genre de discipline pour simplement suivre un évènement grand public est anormal. Les conférences, vitrine du Summer Game Fest, sont à destination de tous les publics. Ce sont ces temps forts qui sont censés concentrer l’attention et l’intérêt des joueuses et joueurs. C’est à cette occasion que n’importe qui devrait être capable de se tenir informer, avec clarté, des jeux à venir. Or, c’est l’exacte inverse qui se réalise. La vitrine du Summer Game Fest, à cause de cette profusion et de son format, devient confuse. Ce n’est plus un évènement grand public mais davantage un immense communiqué de presse accessible au public. Une différence subtile mais importante.

Importante car comme exposé plus haut, suivre les annonces demande un véritable effort intellectuel. Les conférences ne suffisent pas. Il faut investiguer, visionner plusieurs fois les vidéos, se référer à des listings, se rapporter à des résumés, etc. Quiconque désire être un minimum au courant est condamné à s’enfermer dans une quasi-démarche journalistique. Nous ne sommes plus passifs mais devenons, malgré nous, actif de cette communication. À l’heure où ChatGPT revendique plus d’un milliard d’utilisateurs2, il y a fort à parier que les moins scrupuleux se contentent simplement de lire un bon gros résumé truffé d’erreurs proposé par leur IA bien-aimée.
De la célébration à la monétisation
Résultat des courses, tout ceci devient contre-productif. Cet exercice de communication estival devant proposer une visibilité prodigieuse ne remplit que partiellement sa promesse. À 250 000 $ la minute en 2024 pour une diffusion sur le flux officiel3, cela fait cher l’hypothétique coup de projecteur, en particulier pour des indépendants aux moyens limités. La fête se transforme alors en pari : celui, fou, de penser pouvoir rivaliser face à des centaines d’autres titres, notamment aux côtés de blockbusters aux moyens de communication colossaux.
« […] les studios les plus modestes sont les premières victimes. »
C’est le début d’une spirale infernale, celle d’une vente à la criée numérique dont les vainqueurs seront d’abord les meilleurs payeurs, mieux exposés, avant que les autres ne se partagent les miettes. Ironie ultime de ce business juteux, c’est la masse de participants modestes qui, in fine, instrumentalise sa propre invisibilisation. En alimentant la fable du festival rassembleur, cette myriade d’éditeurs et de développeurs au budget limité offre au Summer Game Fest une image ainsi qu’une programmation alléchante capable d’attirer un large public. Une façon pour l’évènement d’espérer monétiser des créneaux d’exposition privilégiés auprès des acteurs les plus aisés. Ces mêmes acteurs bénéficient donc d’une exposition considérable à la hauteur de leurs moyens, renforcée par d’importants relais de communication prêts à saturer l’espace médiatique. Une puissance de frappe dont les studios les plus modestes sont les premières victimes.
Le dilemme des indépendants
Contrairement à l’E34 où le planning était lisible, les temps forts sacralisés et les mises en avant savamment orchestrées, le Summer Game Fest, lui, est donc un pugilat sans règle. Les flux vidéos s’enchaînent, sans corrélations, chaque évènement essayant de se caler dans un planning déjà surchargé. C’est le festival mais dans le mauvais sens du terme. Cependant, l’exposition potentielle est colossale, comme en atteste les audiences de 2026 avec un pic à 3.8 millions de spectateurs5. Pour un indépendant dont la difficulté première est de faire connaître son travail, ce genre de publicité inespérée peut être considéré comme la panacée. Mais comment faire ?
Contrairement à l’argent, il n’y pas de solution magique. En réaction, les indépendants se sont organisés. Des associations comme Black Voices in Gaming6 ou Day of the Devs7 servent de moyen d’accès à ce genre de festival. Elles permettent aux plus modestes de bénéficier de cette exposition par le biais de conférences dédiées, elles-mêmes indépendantes. Cependant, ces associations, en participant au Summer Game Fest, alimentent un modèle loin de leur être favorable. Alors qu’elles bénéficient déjà d’un réseau, de moyens de diffusion et d’une communauté fidèle, s’exposer frontalement face aux poids lourds de l’industrie en espérant capter l’attention peut être perçu comme une stratégie discutable. En particulier quand leurs propres programmations consistent, pour certaines, à enchaîner tous azimuts un nombre affolant de jeux différents…
Un système bien huilé
Quels intérêts sert donc le Summer Game Fest ? Promu comme un E3 nouvelle génération, le festival est devenu, en quelques années, la seconde référence des évènements promotionnels autour du Jeu Vidéo. La seconde car elle partage l’affiche avec un autre poids lourd, The Game Awards8. Un événement dirigé, justement, par la même équipe que le Summer Game Fest ! Même équipe, même modèle économique mais aussi même stratégie. Sous couvert de promouvoir le Jeu Vidéo grâce à des audiences records, ces deux rendez-vous sont parvenus à s’imposer comme des incontournables. Loin de faire la charité, c’est tout un empire économique qui s’est érigé, en direct, sous nos yeux. Si bien que, devant toujours plus de jeux en mal de visibilité, ces deux évènements ont achevé leur transformation. De célébration du Jeu Vidéo, le Summer Game Fest semble être devenu un simulacre d’exposition sans aucun autre but que de capitaliser sur le besoin impérieux de faire connaître sa production. Une loterie hors de prix dont les vainqueurs resteront toujours les organisateurs.
« Le Summer Game Fest ne célèbre pas le Jeu Vidéo. »
Une impression entretenue par son producteur lui-même. Geoff Keighley9, aussi maître de cérémonie, sert un discours symptomatique de ces considérations mercantiles. Chaque évènement est soigneusement orchestré pour occulter toute incursion du réel. On y parle jeux, produits et on évoque, vaguement, la création. Pas question d’aborder les licenciements en masse, les conditions de travail ou les choix politiques/économiques de certains acteurs de l’industrie. Même une simple allusion semble proscrite. Tout est lissé au possible pour ne heurter personne, en particulier les partenaires financiers les plus frileux. Le Summer Game Fest ne célèbre pas le Jeu Vidéo. Le Summer Game Fest conforte et célèbre l’industrie du Jeu Vidéo, ses acteurs les plus puissants, en prenant soin de fermer les yeux sur ses pratiques les plus abjectes.
Un modèle anachronique
Le couperet tombe. Le Summer Game Fest ne se contente pas de mal promouvoir les jeux, il encourage un système délétère tout en raflant la mise au passage. Dans le sillage de l’E3 (le sexisme en moins), il célèbre surtout une industrie malade, sans considération pour celles et ceux qui la font vivre. Nouveauté cependant, dans le cynisme le plus parfait, il invite quiconque le peut à se joindre à la fête. De quoi satisfaire le fol espoir d’une célébrité instantanée, existence fugace aux côtés de cadors incontestés. Tandis que des centaines de jeux sortent chaque semaine, ce modèle de communication ponctuel et éphémère paraît toutefois un brin dépassé.

Car pour l’écrasante majorité, cette existence médiatique de quelques minutes sera stérile, aussitôt annihilée par une autre annonce, puis une autre ensuite. À de rares exceptions, les sites, les influenceurs et la presse (oui ça existe encore !) continueront, comme à l’époque de l’E3, de ne relayer que les annonces majeures susceptibles d’attirer une vaste audience. Quant aux plus gros éditeurs et développeurs, ils bénéficient désormais d’une couverture efficace toute l’année grâce à leurs propres canaux de communication. Pour eux, le Summer Game Fest n’est qu’une formalité de plus.
Un futur incertain
Déceptif pour les uns, dispensable pour les autres, dans ces conditions, a-t-on réellement besoin du Summer Game Fest ? L’industrie, en soutenant ce genre d’évènement global, a l’air de le penser. Excès d’orgueil, vieille habitude tenace ou atout stratégique, certains y trouvent leur compte. En l’état cependant, difficile d’y voir une réelle opportunité pour les indépendants. Pourtant, ceux ci représentent désormais une part non négligeable des participants et de l’industrie en général.

Face à une avalanche de jeux qui ne cesse de croître, il devient urgent de développer des modèles alternatifs, plus accessibles et plus sains. Des conférences thématiques, plus sélectives, qui sauraient imposer leur propre calendrier, loin du fracas médiatique permanent. Des rendez-vous qui recentreraient leurs communications sur celles et ceux qui font les jeux. Des évènements qui oseraient assumer une vision moins consumériste du média en mettant l’emphase sur la qualité, pas la quantité. Certaines tentatives s’en rapprochent timidement, à l’image de Games Made in France10 par exemple. Il ne reste plus qu’à espérer que le mouvement se poursuive. En attendant, et tant que n’émergeront pas d’alternatives sérieuses, il reste toujours le Summer Game Fest. Il est imparfait, moribond sur certains aspects, mais faute de mieux, on doit s’en contenter. Bon gré, mal gré, vivement l’année prochaine !
Sources :
1. https://www.summergamefest.com/
2. https://www.franceinfo.fr/internet/openai-annonce-avoir-depasse-le-milliard-d-utilisateurs-actifs-moins-de-quatre-ans-apres-le-lancement-de-chatgpt_8130446.html
3. https://www.esquire.com/entertainment/a61006534/summer-game-fest-explained/
4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Electronic_Entertainment_Expo
5. https://streamscharts.com/news/summer-game-fest-2026-draws-record-breaking-38m-peak-viewers
6. https://www.blackvoicesingaming.com/
7. https://www.dayofthedevs.org/
8. https://thegameawards.com/
9. https://fr.wikipedia.org/wiki/Geoff_Keighley
10. https://www.jeuxmadeinfrance.fr/




